JOUR 19 – DE BORDEAUX à TOKYO

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La brume se lève et dévoile un relief vallonné par des cèdres centenaires. Aux pieds des collines, les tuiles vernies des maisons rangées brillent du même éclat que la carrosserie des véhicules compacts circulant vers et depuis le port. Au-dessus des rizières les plus irriguées, de petits ponts recourbés construits en bois impeccablement peints permettent de traverser les cours d’eau avec élégance, puis de reprendre sa route initiale tout en respectant les chemins sillonnés jadis, par la nature et le temps depuis des siècles.

Le spectacle d’accueil de la préfecture de Tottori.

À mesure que nous nous rapprochons du port, les bateaux et autres transporteurs navals vont et viennent pour soit finir leur journée de travail, soit la commencer, de manière ponctuelle dans les deux cas. Un capitaine de navire, prêt à entamer son dur labeur, répond de sa casquette aux salutations chaleureuses – bien que non-verbales – de mon sensei, très vite accompagnées par les bienvenues en miroir de son second, agitant alors ensemble nos bras dans une chorégraphie d’accueil, rythmée par ce ballet improvisé, ainsi interprété à deux fois quatre-mains : une telle réception avant même d’être sur le sol du pays, pas de doute, nous sommes bien arrivés au Japon.

Si venir au pays du Soleil Levant sans avion depuis la France est à présent devenu réalité, l’objectif initial n’est pourtant pas encore pleinement accompli puisque nos premiers pas sur le sol nippon se font à Sakaiminato, et nous devons rejoindre…. Tokyo, ce soir !
Toute personne ayant eu la chance de découvrir ce pays par les airs a, sans aucun doute, un souvenir impérissable de sa première soirée japonaise, introduite par le trajet depuis l’aéroport international rejoignant les néons et gratte-ciels de la capitale, spectacle unique d’arrivée proposé par la plus grande mégalopole du monde : hors de question que mon sensei rate ce baptême d’illuminations nocturnes tokyoïtes pour son premier soir au Japon !

Nous devons donc relier la ville de Tokyo depuis la gare de Sakaiminato pour le coucher du soleil. Là où plus de 900 kilomètres à parcourir en train, avec plusieurs correspondances et différentes compagnies ferroviaires, le tout en un seul après-midi peut s’apparenter à de la pure utopie, c’est ici non seulement faisable mais en plus en toute sérénité, grâce au respect de la ponctualité des professionnels du rail japonais lié aux machines de pointe de confort et de vitesse. Cette réputation sans reproches entendue à l’internationale est connue, à nous de voir si elle est reconnue : après nos démarches administratives au port, pas moins de 4 trains différents nous attendent pour atteindre Tokyo, avec un éventail exhaustif de machines locomotrices.

Les murs ont des oreilles et les lampadaires ont des yeux.

Toutefois, avant d’entrer à nouveau dans l’un de ces trains, il faut d’abord sortir du bateau ! Au bout de deux jours de traversée, ce dernier arrive à sa destination à l’heure et nous sommes prêts, sac sur le dos, à poser l’ancre sur notre dessein, et commencer à y écrire nos premiers pieds de cette nouvelle aventure, en ces propices contrées nous tendant les bras.
L’accueil sur le quai est agrémenté de délicates attentions dès nos premiers pas : un tapis – qui n’est pas rouge – anti-bactérien précède une longue allée couverte placée en extérieur sur le quai, faisant le pont entre la sortie du bateau et le bureau d’entrée du port. De cette manière, les semelles des voyageurs frottées par le tapis sont lavées et assainies, et l’intégralité des passagers sortie du ferry marche au sec même en cas de pluie.
Une fois arrivés au service d’immigration, propres et secs, chaque personne est dirigée vers le guichet le plus approprié, transformant la longue file indienne en plusieurs petits groupes afin de maximiser la réduction du temps d’attente du mieux possible, si bien que nous arrivons déjà aux mains d’un douanier, aussi à l’aise en anglais que dans sa langue natale, parcourant nos passeports fraîchement estampés par nos précédentes destinations.

« – Vous êtes venus… depuis la France, sans avion !?
– Oui, nous avons traversé l’Allemagne, le Danemark, la Suède, la Finlande, la Russie, un détour en Corée et nous voici !
– Et pour vous, c’est la troisième fois que vous venez au Japon ? Vous connaissez bien alors, et vous aimez bien notre pays !
– Troisième fois, en effet, mais c’est la première fois de cette façon ! Et pour mon sensei, c’est sa première fois au Japon, tout court !
– Formidable ! Alors, je ne vais pas vous retenir plus longtemps, profitez-en et bon retour parmi nous !
– ありがとうございます ! »

C’est signé et approuvé avec le sourire : nous sommes officiellement entrés sur le territoire japonais, pour une durée de 90 jours autorisés. Si l’on arrive à trouver de quoi rejoindre la gare, nous allons pouvoir profiter du visa touristique sans aucune vergogne. Avant même d’y réfléchir, la navette qui relie le port à la gare s’arrête devant nous, ouvre ses portes et nous invite à monter gratuitement à bord. Si notre séjour au Japon continue dans cette lancée, nous allons vivre nos plus belles vacances, c’est certain !

« D’où venez-vous comme ça ? Attendez, épelez plus doucement, s’il vous plaît : F, R, A… »

La gare de Sakaiminato possède un je-ne-sais-quoi d’irrésistible qui lui donne un cachet unique : sont-ce ses sculptures, ses affiches, ses alentours ? La réponse arrive en gare, droit sous nos yeux, en ralentissant pour son terminus qui deviendra à nouveau, dans quelques minutes, sa gare de départ.

Oui, le premier train japonais que nous allons emprunter, le train régional, est un train entièrement repeint et personnalisé à l’effigie d’un manga, dessiné par l’auteur le plus célèbre de la ville.

À gauche, le train. À droite, la banquette.

L’intégralité du train est une gigantesque frise de dessins, relatant les aventures et les personnages principaux de la bande-dessinée Kitaro le repoussant, qui décore notre moyen de transport du sol au plafond, littéralement. Sans exagérer, l’intérieur est encore plus esthétique que l’extérieur qui est déjà saisissant, puisque le moindre détail est présent, même pour des néophytes tels que nous. Les banquettes nous observent par de subtils trompe-l’œil, le plancher nous invite à jouer et si on lève les yeux, nous faisons déjà partie intégrante d’une case de l’œuvre conçue par Shigeru Mizuki, ayant grandi à Sakaiminato lorsqu’il avait l’âge de son personnage.
Ce dernier réalise même toutes les annonces en gare, un détail sonore qui ne manque pas d’amuser tout le monde à bord : imaginez un train estampillé aux couleurs d’Astérix, avec la voix de Roger Carel dictant chaque arrêt, la recette de la locomotion magique n’aurait plus de secret !

Apparemment, ce train ne serait pas le seul hommage aux aventures du garçon yōkai dans les environs puisque toute la ville de Sakaiminato est à l’effigie de GeGeGe no Kitarō, avec même son musée officiel ! Néanmoins, notre objectif du jour est bien de rejoindre Tokyo et de ne pas trop s’étendre sur cette première ville d’arrivée, puisqu’elle deviendra notre ville de départ une fois notre voyage sur le sol japonais terminé : nous aurons donc l’occasion de bien visiter Sakaiminato avant de repartir…. d’ici 2 mois !

C’est la grande nouvelle du jour : étant donné que nous sommes enfin arrivés au Japon, nous allons savourer le deuxième chapitre de nos vacances en restant deux mois d’affilée dans le même pays, ce qui est bien légitime après une telle traversée du monde. Contrairement à mon sensei, j’ai une petite longueur d’avance sur cet archipel, et c’est un honneur de pouvoir humblement lui servir de guide en ce pays lointain devenu si proche, en inversant les rôles pour la première fois, où le gakusei érudit s’élève en tant que sensei là où le maître, ayant un œil neuf, apprend tout à nouveau en tant que disciple.

Attention Kitaro, un monstre dessiné sur un train peut en cacher un autre.

Sans surprise, le deuxième train qui nous attend en gare de Yonago s’avère être plus classique que le premier, même pour nos repères occidentaux, mais il parcourt de plus longues distances puisque c’est un train national et non régional. Ainsi, en traversant différentes préfectures ou régions sur son même trajet, les arrêts de train sont de plus en plus espacés et la vue entre chaque gare nous permet de découvrir en roulant la campagne japonaise, entre rizières et montagnes, où les bleus du ciel et des cours d’eau s’allient avec les verts des arbres et des plantes, arrivant par enchantement visuel à laisser l’intégralité du train sans voix.

La fenêtre du train se transforme en carte postale japonaise.

Au bout de 3h30 de trajet, notre deuxième train arrive à son terminus en gare d’Okayama et nous avons parcourus au total 180 kilomètres depuis notre arrivée à Sakaiminato. Il nous reste donc encore 3h30 de trajet avant que la nuit tombe pour arriver à Tokyo : comment allons-nous parcourir les 740 kilomètres restants en temps et en heure si l’on continue à voyager avec cette vitesse moyenne de 50 kilomètres par heure ?
Si rien ne change dans nos moyens de locomotion actuels, un simple calcul verrait notre heure d’arrivée dans la capitale à 6h du matin demain, si le service ferroviaire se poursuit de manière ininterrompue de jour comme de nuit. Pourtant, mon sensei comme moi-même restons apaisés voire confiants pour la suite à venir, puisque notre troisième train possède une renommée internationale : toujours à l’heure à la minute près, jamais d’accident, un confort de 1ère classe pour tous les sièges, silencieux avec des pointes au-delà de 300 kms/h, voici le fameux Shinkansen !

L’incroyable Shinkansen, rien que pour nous !

Ce train à grande vitesse japonais est la quintessence du TGV, le premier du genre, et continue d’être toujours ce qui existe de mieux au monde dans le transport de voyageurs par train : un vrai avion sur rails qui arrive à relier les quelques 1200 kilomètres séparant Fukuoka de Tokyo en seulement 5 heures, tout en desservant les principales villes du Japon.
Ce bijou de technologie circule sur ses propres voies conçues pour dépasser les 200 kms/h en moyenne, avec à l’intérieur un luxe toutes options : peu de tremblements, de déséquilibre, ou de différence de pression notamment sous les tunnels, de larges espaces pour les jambes, les bagages, ou pour circuler librement dans le train, une propreté impeccable jusque dans les toilettes, un service attentionné avec les annonces et informations traduites en plusieurs langues, et des paysages à couper le souffle à mesure que le soleil se couche, condensé à mesure que les kilomètres défilent.

Mon sensei aura été particulièrement attentif à l’extérieur côté fenêtre puisqu’il a eu la chance de voir – avant même de visiter – le château d’Himeji, considéré comme le plus beau château de tout le Japon, puis le Torii flottant du lac Hamana de Hamamatsu, et enfin le mythique Mont Fuji, depuis sa place de Shinkansen, en étant confortablement assis : la barre de cette première journée de visite est déjà très haute, à tel point que je n’avais même pas vu le château ni le torii pour ma part lors de mes précédentes venues, le sensei serait-il déjà redevenu maître ?

Le château visible depuis le train, rapidement pris en photo malgré la vitesse.

Quoiqu’il en soit, les émotions nous submergent avec tant de visites et d’exotisme et la nuit commence à étinceler l’ancienne Edo, la plus grosse ville du monde qui nous tend les bras ce soir : Tokyo, nous y sommes ! De Bordeaux à Tokyo sans avion, c’est fait !

Nous écrivons les dernières lignes de cette aventure avec notre quatrième et dernier train, quittant notre Shinkansen à Shinagawa pour Ikebukuro, le quartier de Tokyo de notre hôtel pour cette nuit – et les vingt autres qui suivent – en étant à la fois un train pour les uns et un métro pour les autres, puisqu’il circule sur le célèbre cercle vert cernant le centre de la capitale, la ligne Yamanote. Avec cet éventail de moyen de transport sur rails, toutes les facettes du monde ferroviaire japonais auront été alignées aujourd’hui pour nous garantir un baptême du train nippon intégral, même si ce trajet se révèle court et direct.
En effet, emprunter la ligne la plus dense de tout le pays à l’heure de la débauche, où les tokyoïtes s’empressent le plus, à vouloir sortir de leurs bureaux en se jetant dans le premier train venu, quitte à s’agglutiner dans chaque rame déjà toutes préalablement bondées, n’était la plus sage des décisions à prendre, surtout après tant de jours de voyages et de kilos sur le dos : au plus proche des japonais dès le premier soir, au sens propre hélas, pas comme tout le monde, en fin de journée, cela va de soi.

Au bout de près d’une demie-heure de trajet sur la Yamanote, fatigués mais ravis, nous sommes enfin arrivés au bout de notre périple, souriant face aux gratte-ciels et néons que nous imaginions tant. Cette première soirée sur le sol japonais en direct de la capitale, nous en avions parlés, nous en avions rêvés…. Félicitations, nous l’avons fait ! Ce chapitre est à présent terminé, il ne reste plus qu’à écrire le suivant, dès demain, dès ce soir… Maintenant, même ! Enfin…. dès que nous aurons terminé d’engloutir notre premier repas japonais.

La suite aux prochaines aventures.

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